La consommation des fruits et légumes frais : c’était mieux hier ou ce sera mieux demain ?

D’après une enquête réalisée en 2013, les jeunes générations consomment moins de fruits et légumes que leurs aînés, à âge égal(1). Cette même étude montre également qu’entre 2007 et 2013, la consommation des fruits et légumes frais par les enfants et adolescents âgés de 3 à 17 ans a baissé. Comment ce phénomène s’explique-t-il ? Eric Birlouez, Agronome et sociologue, enseignant en Histoire et Sociologie de l’Alimentation, nous en dit plus.

Comment expliquez-vous le fait que les jeunes générations consomment moins de fruits et légumes frais que leurs aînés au même âge ?

Eric Birlouez : Le constat est juste mais doit être replacé dans les évolutions du paysage alimentaire global. Une étude de l’INSEE(2) montre en effet qu’entre la Seconde Guerre mondiale et aujourd’hui, la consommation des fruits et légumes frais par habitant a globalement augmenté en volume, avec notamment une croissance exponentielle pendant les Trente Glorieuses. Cette croissance a été ensuite plus lente dans les années 1980-1990, mais ce n’est qu’à partir de 2005 que la baisse de la consommation de fruits et légumes frais a été enclenchée. La raison première de cette baisse est que les ménages ont eu accès à une offre alimentaire pléthorique et qu’ils se sont tournés de plus en plus vers les aliments « pratiques » comme les surgelés, les produits transformés, les produits de quatrième gamme comme les fruits et légumes prêts à l’emploi. Ces nouvelles habitudes de consommation sont liées aux modes et rythmes de vie actuels : le temps consacré aux courses et à la préparation des repas est de plus en plus court, les repas sont de plus en plus simplifiés et dépourvus d’entrées, et le savoir-faire culinaire ne se transmet plus de génération en génération, comme c’était le cas autrefois. Les idées reçues sur le prix élevé des fruits et légumes frais contribuent également à cette baisse de consommation. Si les familles d’aujourd’hui consomment moins de fruits et légumes frais, il est logique que les jeunes, et notamment les enfants, en consomment moins eux aussi. Les enfants imitent généralement le modèle parental. Et ils ont par ailleurs besoin d’être stimulés et incités pour consommer ces aliments qui ne les attirent pas forcément spontanément.

Vous voulez dire que les parents d’aujourd’hui incitent moins leurs enfants à manger des fruits et des légumes frais ?

Eric Birlouez : Il y a cinquante ans, on pratiquait une éducation alimentaire plus autoritaire que celle d’aujourd’hui. Les enfants consommaient donc davantage de fruits et légumes parce que, le plus souvent, ils y étaient contraints ! Par ailleurs, les légumes et les fruits étaient présents à table quasi quotidiennement, ce qui les rendait familiers aux yeux des enfants. Or les chercheurs ont montré qu’en matière alimentaire, la familiarisation augmente l’acceptabilité.

Cette baisse de la consommation en fruits et légumes frais varie-t-elle selon les classes sociales ?

Eric Birlouez : La consommation de fruits et légumes frais est nettement plus importante dans les classes moyennes et aisées que dans les catégories les moins favorisées de la population. Elle varie également selon le niveau d’études et la catégorie socio-professionnelle du chef de famille(3). Si la dimension économique explique en partie ces différences sociales, elle n’en est pas l’unique raison. Les représentations mentales jouent également un rôle clé. Elles ont, dans le cas des légumes, beaucoup changé au cours des siècles. Ainsi, en France, les légumes ont été très longtemps méprisés par les élites sociales. A la fois parce qu’ils étaient issus de la terre, élément de la Création bien moins valorisé que l’eau, l’air et le feu, et aussi parce qu’ils représentaient la nourriture du pauvre. Ils ont été réhabilités à partir de la Renaissance, sous l’influence des cours princières de la péninsule italienne. Aujourd’hui, les légumes et les fruits frais ne sont toujours pas perçus comme des produits haut de gamme. Ainsi, craignant que leurs enfants se sentent dévalorisés ou méprisés, les mères des milieux défavorisés leur proposent souvent, pour le goûter par exemple, des biscuits ou viennoiseries industriels plutôt qu’une pomme. A contrario, nous assistons depuis quelques années, au sein des couches moyennes et aisées de la population française, à une végétalisation de l’assiette, une consommation de viande moins importante et un regain d’intérêt pour le frais et le fait maison. Et, petit à petit, cette tendance commence à se généraliser auprès de l’ensemble de la population.

(1) Interfel / Les fruits et légumes frais – Synthèse comportements de consommation en fruits et légumes chez les enfants – Résultat enquête CCAF 2013 du CREDOC
(2) Cinquante ans de consommation alimentaire : une croissance modérée, mais de profonds changements – Brigitte Larochette et Joan Sanchez-Gonzalez, division Synthèses des biens et services, Insee -09-10-2015
(3) Les différences sociales en matière d’alimentation – Analyse n°64 – Centre d’études et de prospective – octobre 2013
Photo : ©Shutterstock

Découvrez aussi

Comment l’Union Européenne contribue-t-elle au développement d’une agriculture plus durable ?

Ce soir, on régale toute la famille avec des pizzas maison !

L’atelier crumble